Laura Nsafou: « il ne faut jamais sous-estimer notre impact »

Connue également sous le pseudonyme de Mrs Roots, Laura Nsafou est blogueuse et auteure. Afroféministe, elle a choisi sa plume et son crayon comme armes. Celle qui souhaite injecter plus de diversité dans la littérature française a déjà publié trois ouvrages. Rencontre avec une jeune femme engagée.

 

Présentez-vous à nos lecteurs

Je suis Laura Nsafou, blogueuse et auteure afroféministe, et je travaille depuis plusieurs années sur l’afroféminisme en France, mais aussi sur la diversité des littératures afro.

 

Écrivain, vous avez déjà publié un roman « A mains nues ». De quoi parle-t-il ? Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire ?

A mains nues retrace le parcours d’une jeune femme noire suédoise, atteinte d’haptophobie (la peur de toucher et d’être touchée). Après une rencontre inattendue avec un danseur, elle va tenter de se réapproprier son corps à travers la danse, tout en confrontant ses limites et ses désirs. C’est un parcours d’émancipation, dans une société qui attribue aux corps des femmes noires plusieurs stéréotypes : sur leurs émotions (l’angry black woman, ou la femme forte), leur sexualité (en leur prêtant un appétit sexuel démesuré, en les animalisant, etc); leur physique (constamment rabaissé par rapport à des diktats de beautés blancs et occidentaux)…

J’ai écrit cette histoire quand je vivais en Finlande durant mes études.Je surfais sur le net lorsque je me suis demandée s’il était possible d’avoir de toucher les autres. Notre rapport aux autres, du moins en France, est tellement codé : serrer la main, faire la bise, et toujours cette espèce de curseur sur la vie sexuelle des femmes. Quand j’ai trouvé le mot “haptophobie”, j’ai été frappé par le manque d’articles sur ce sujet. Il n’y avait qu’une ou deux pages avec une définition, et quelques revues médicales énonçant cette phobie comme un symptôme de l’agoraphobie (la peur de la foule). Sibylle est née de tout de ça,et son histoire est vraiment une ode à la vulnérabilité. Je n’ai pas essayé d’en faire une héroïne parfaite, mais plutôt quelqu’un qui nous soit proche. J’ai  beaucoup de tendresse pour ce livre.

 

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Et maintenant, vous êtes sur le point de sortir un album pour enfants, « Comme un million de papillons » qui incite les petites filles noires à accepter et aimer leur chevelure crépue. Quelle a été votre histoire avec vos cheveux ?

Je peux difficilement  distinguer ma relation avec mes cheveux, de celle que j’ai avec ma mère : c’est synonyme de longs après-midis assise à ses pieds, de peignes et de brosses moins douloureux avec la crème de coco… J’ai d’abord vécu ces coiffures comme un moment de transmission, en fait. Ce n’est que bien plus tard, notamment avec les moqueries à l’école, que j’ai commencé à me soucier de mes coiffures. Quand j’ai eu vingt ans, j’ai commencé à m’en occuper, à privilégier le naturel, à apprendre leur texture, tout en essayant de me préserver d’autres modèles afros (l’afro parfait, long, et bouclé dans des pubs de shampoings, haha). Ça a été un parcours long, mais qui a fait son chemin. Aujourd’hui, me coiffer seule est rarement une corvée, c’est souvent un moment que je vis pour moi, avec un bon film et mon peigne à grosses dents (rires).

 

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Votre plume est définitivement consacrée à l’afroféminisme. Entre votre blog et vos deux livres, vous tentez d’apporter votre pierre à l’édifice…

Quand j’ai cherché à exprimer ma colère sur la manière dont les afrodescendants sont traités en France,  c’est l’écriture sur mon blog qui m’a permis de le formuler, et d’extérioriser. Quand j’ai cherché les mots pour comprendre et nommer ma réalité, c’est la littérature qui m’a permis de le faire. Ma plume s’est forgée entre ces deux strates, et même si je dessine autant que j’écris, c’est mon média. C’est donc normal que mon afroféminisme en soit indissociable. Aussi, j’essaie vraiment de garder une cohérence dans mon travail, de garder une constante dans les productions que je réalise. Par exemple, je n’allais pas alléger mon propos afroféministe en proposant un livre pour enfants, il est plutôt question de façonner de manière ludique, une meilleure représentation des filles noires, et de voir comment celle-ci contribue à un imaginaire collectif réellement souvent monochrome. Bref, je ne sais pas si on parlera encore de mon travail dans dix ans, mais j’aime simplement l’idée qu’une petite fille comme moi puisse avoir accès à des contenus où elle existe. Ca me suffit amplement.

Laura Nsafou

Crédit Photo: Styve GBENINDO

Pensez-vous que les féminismes africains et afropéens diffèrent ? En quoi sont-ils différents ? Pourrait-il y avoir un point de rencontre, un dialogue entre tous ces féminismes ?

Bien sûr, qu’ils sont différents ! (rires) Une femme congolaise doit faire face à des réalités différentes des miennes, du fait de son quotidien et du contexte de son pays. On ne peut pas appliquer les mêmes contextes sous prétexte que nous sommes des femmes noires. Par contre, je suis convaincue qu’il y a un dialogue à avoir entre ces féminismes, notamment en terme d’alliances politiques et internationales : en tant que féministes occidentales, on a la possibilité – voire la responsabilité – de relayer les actions des féministes africaines,et de cultiver un féminisme décolonial. Mais ça ne peut pas se faire en deux ans : ça demande des rencontres, de connaître les enjeux de chacune et  les collectifs en place sur le terrain, et du temps. C’est un processus à part entière, qui demande aussi à ce que l’on examine les rapports de force entre les Afrodescendantes et les femmes nées sur le Continent.

 

« Ecrire. Pour qu’il ne soit plus possible de dire encore une fois : je ne savais pas » ; voici les mots qui ornent l’en-tête de votre blog. Pourquoi cette phrase ?

C’est une phrase d’André Brinkj, extraite de “Une saison blanche et sèche”. Beaucoup de femmes noires me disent être découragées parfois, en voyant la violence que subit notre communauté en France; en regardant les infos ou autres… Et c’est facile de l’être. Mais je pense qu’il y a un réel pouvoir dans le fait de laisser des traces : l’afroféminisme en France n’est pas né en 2013; et si la majorité des gens ont cette impression, c’est parce qu’il y a tout un pan de notre histoire qui a été silenciée et que beaucoup de femmes noires n’ont pas pu avoir des accès leur permettant de raconter leur histoire. C’est le travail qu’il nous faut faire aujourd’hui : avec Internet, les réseaux sociaux, et les différentes productions culturelles afroféministes de ces dernières années, on laisse des traces. Chaque jour, on avance et produit afin qu’il ne soit plus possible de nier notre parole, nos vies et les violences que nous subissions. Quand quelqu’un soulève qu’une chose est raciste, les gens font le choix de l’ignorer ou non, mais ils ne peuvent plus dire qu’”ils ne savaient pas”.

 

Un conseil que vous pourriez donner à nos lecteurs ?

Je dirais qu’il ne faut jamais sous-estimer notre impact. Un article, un tweet, un post Facebook, une conversation – même houleuse – que nous avons eu ou écrit il y a dix ans, peut avoir changé une personne aujourd’hui, sans qu’on le sache.

 

Comme un million de papillons noirs, l’album de Laura Nsafou

 

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